Higgs : l’envers du boson
9 Février 2014 , Rédigé par Bioécologie Publié dans #Actualités-News
Un article de Marco Zito (physicien des particules, au commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) paru le 16 décembre 2013, dans le journal Le Monde, rubrique science.
« Aujourd'hui, je n'obtiendrais pas un poste universitaire. C'est simple : je ne pense pas que je serais considéré comme assez productif », avoue le professeur Peter Higgs, lauréat du prix Nobel de physique 2013, dans une interview (le Guardian du 6 décembre). Alors que la découverte de la particule qu'il avait prédite a fait couler beaucoup d'encre, peu se sont attardés sur le revers de la médaille, et en particulier sur la transformation du monde de la recherche que ce Prix Nobel critique âprement. Son franc-parler le rendra certainement populaire parmi les chercheurs !
1964 : un jeune chercheur britannique s'intéresse à la brisure spontanée de la symétrie électrofaible. Cela décrit un système physique qui est dans un état moins symétrique que les lois qui gouvernent son comportement le laisseraient supposer.
Dans un aimant, par exemple, les lois qui régissent les atomes sont invariantes par rapport à des rotations du système en trois dimensions. Toutefois, au-dessous d'une certaine température, les spins des atomes s'alignent spontanément dans une certaine direction, produisant un champ magnétique. L'état du système, qui a « choisi » une direction privilégiée dans l'espace, est alors moins symétrique.
A l'époque, on venait de comprendre qu'un mécanisme similaire était à l'œuvre dans la supraconductivité. Certains pensaient que cela pouvait aussi expliquer la matière et les forces au niveau subatomique.
Il restait néanmoins un obstacle de taille : on avait démontré que cette brisure de symétrie conduisait à une particule de masse nulle. Or nulle trace de cette particule parmi celles qui sont connues : donc cette piste semblait une impasse.
Higgs démontre que cela n'est pas le cas, sous certaines conditions. Son premier article publié, il en prépare un second. Hélas, une revue européenne le refuse parce qu'« il n'a aucun intérêt évident pour la physique » ! Il arrive néanmoins à le faire publier dans une revue américaine. C'est le début d'un demi-siècle de recherches pour vérifier ce modèle, jusqu'à la découverte de la particule prédite par Peter Higgs, dans les données des expériences Atlas et CMS menées au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), à Genève.
SES ARTICLES ONT EU UN IMPACT PROFOND SUR LA DISCIPLINE
Ce second article est aussi le sauf-conduit qui garantira un emploi stable à son auteur. A la question « Quelle est la liste de vos publications récentes ? », pendant de longues années il répondra « aucune ». Ses articles sont en nombre réduit, une dizaine, mais ils ont eu un impact profond sur toute la discipline et ont reçu plusieurs milliers de citations.
Syndicaliste et engagé à gauche, il sera à couteaux tirés avec son supérieur, notamment pour ce qui est des manifestations étudiantes des années 1960 et 1970. Il est même sûr qu'il aurait été licencié si, en 1980, le bruit n'avait pas couru qu'il avait été nominé pour le prix Nobel. Par la suite, il apprendra que le doyen de l'université avait dit : « Bon, il pourrait avoir le prix Nobel mais, s'il ne l'a pas, nous pouvons toujours nous débarrasser de lui. »
La consécration de Peter Higgs sonne comme une condamnation des indices « bibliométriques » qui ont peu à voir avec la qualité scientifique mais qui constituent le critère dominant d'évaluation de la recherche. Si on peut savourer le happy end, scientifique et professionnel (Higgs coule une retraite paisible en Ecosse), on peut se demander si les critères productivistes ne mettent pas en danger la qualité de la recherche et les futures découvertes.
In English (Decca Aitkenhead, The Guardian, Friday 6 December 2013)
Peter Higgs: I wouldn't be productive enough for today's academic system
Physicist doubts work like Higgs boson identification achievable now as academics are expected to 'keep churning out papers'.
Peter Higgs, the British physicist who gave his name to the Higgs boson, believes no university would employ him in today's academic system because he would not be considered "productive" enough.
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